mercredi, juillet 12, 2006

Rions un peu... - (Information)

Lu dans Le Monde du 12/13 octobre 2003 (in supplément « Les années Jean Paul II »).

Après avoir présenté en chiffres le très affaibli Jean Paul II, M. Tincq, chroniqueur religieux du journal et fervent catholique parla en termes très flatteurs de l’extrême longévité de son pontificat et conclut : « Jean Paul II est devenu l’un des plus anciens chefs d’état, battu seulement par Fidel Castro ».

Où trouver, en effet, sur la planète, un « chef d’état » qui soit resté 25 ans au pouvoir? La maladresse est de taille car on s’expose à ne trouver que des dictateurs. Avec la disparition de Jean-Paul II, M. Castro a donc récupéré sa première place. Il est d'ailleur en passe de fêter ses trente ans de règne...

Le fort symbolisme exprimé par M. Tincq, nous l’avons compris, ne pouvait être qu’un lapsus.

Catholicisme et démocratie - (Information)

Un titre qui pourra sembler tout à fait tendencieux... Cependant, tout porte à croire que l’Eglise catholique d’aujourd’hui est totalement en accord avec les idées républicaines de la liberté et des droits de l’homme. Le pape Benoît XVI, les évêques de France, la Curie vaticane, défendent dans leurs directives internes et interventions médiatiques les fondements de la démocratie.

Paradoxalement, force est de constater que le Vatican n'est pas un état démocratique et qu'il reste aux yeux des populations un sanctuaire religieux, c'est-à-dire, un territoire où les textes sacrés et la parole divine prennent systématiquement le pas sur le Droit et les textes de Loi créés par les hommes.

Ces mêmes populations ont aussi de plus en plus de mal à concilier le message du Christ avec les positions ultra conservatrices du Vatican. L'intransigeance sur des thèmes d'actualité comme le Sida, l’adultère, l’homosexualité et le mariage homosexuel, l’avortement, la condition de la femme, la génétique et la science, etc., trouve de plus en plus de réticents dans les rangs des croyants.

L’église face à la laïcité
Le Concordat de 1801 instaura une séparation définitive de l’Eglise de Rome et de l’Etat français : acte considéré unanimement comme le premier seuil de la laïcisation en France, il fut violemment contesté par le catholicisme dans son ensemble. C’est à partir de cette date, en effet, que la religion catholique perdra sa toute puissance et que la volonté de Dieu se retirera du monde des libertés humaines, leur redonnant ainsi des forces pour affronter les durs enjeux qu’imposaient les conditions sociales de l’époque.

Le cadre concordataire, réglementant les rapports en l’Eglise et l’Etat, fut définis par la loi du 18 Germinal an X (le 8 avril 1802). Bonaparte entendait se débarrasser de cette ingérente volonté romaine dont l’arrogance semblait croître à mesure que disparaissait les derniers vestiges de ses prerrogatives héritées de l’Ancien Régime. L’Eglise se retrouva donc sous la tutelle de l’Etat. Le catholicisme était toujours considéré la « religion de la grande majorité des citoyens Français » ; mais ses ministres recevaient du gouvernement français un traitement qui en faisait de simples fonctionnaires. L'ensemble des rapports entre ces fonctionnaires du culte et le Saint Siège devaient impérativement être contrôlés par le Ministère des Cultes, dirigé, naturellement par un laïc.
Le gouvernement français, nommait, par ailleurs, après entente préalable avec le Vatican, l’ensemble des évêques. Le budget des différentes croyances (protestante, israélite et catholique), fut dorénavant alloué par l’état français et subit des coupes sombres qui déclenchèrent là encore de nombreuses protestations.

Bonaparte réussit presque complétement à supprimer les interventions de Rome dans la vie de l’Eglise de France qui, muselée et docile accélera son inéxorable décomposition. Le champ était libre pour que la raison reprenne la place prépondérante que 1789 lui avait donné au sein de la société des hommes. Et même si cette lutte, inégale de par les forces opposées, n’a été, au XIXe siècle qu’une somme d’échecs parfois sanglants, elle eut la confirmation que l’Eglise était belle et bien écartée –à jamais croyait-on- du nouvelle ordre mondial qui allait surgir de la Grande Guerre.

La fin du Concordat
Le coup de grâce à cette présence catholique en France, fut porté le 11 décembre 1905, avec le vote et la promulgation de la loi concernant la séparation définitive des Eglises et l’Etat. « La grande réforme de la Séparation, la plus grande qui ait été tentée dans notre pays depuis la Révolution Française », dira Jean Jaurès, dans la Dépêche du 30 avril 1908.

Et il faut dire que le coup porté à l’Eglise était rude. L’article II de la nouvelle loi déclarait : « La république ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. En conséquence, à partir du 1er janvier qui suivra la promulgation de la présente loi, seront supprimées des budgets de l’Etat, des départements et des communes, toutes dépenses relatives à l’exercice des cultes ».

C’en était fini du concordat napoléonien. L’Eglise retrouvait, certes, son pouvoir de diriger comme elle l’entendait la hiérarchie ecclésiastique française mais c’était une maigre consolation au regard de tout ce qu’elle venait de perdre ; la majeur partie de son patrimoine, des fonds énormes, une autorité considérable et un discrédit international qui mettait directement en cause l’attitude du pape Pie X qui ne possédait aucune des qualités essentielles à un chef de la diplomatie d'un pays moderne.

Outre les difficultés que rencontrait l‘Eglise dans une France beaucoup plus déchristianisée qu’on le croyait –la « Fille aînée de l’Eglise », n’était qu’un mythe- l’affaire Dreyfus avait ravivé l’anticléricalisme des masses tout en révélant l’antisémitisme de la hiérarchie catholique et des milieux conservateurs.

Un bras de fer entre l’Etat français et Rome sur le grave problème des congrégations trouva une fin quelque peu brutale avec le vote de la loi 1901 sur les associations qui forçait les congrégations religieuses à demander une autorisation pour pouvoir se former et opérer librement sur le territoire français. La dure et intransigeante politique laïque de M. Combe ne fit qu’envenimer des rapports déjà très turbulents qui culminèrent avec la loi du 7 juillet 1904, interdisant purement et simplement l’enseignement à tous les congréganistes.

Un pape têtu...
Il ne restait plus qu’à l’Eglise aux abois à reconnaître sa défaite dans la lutte engagée contre la France. Mais il n’en fut rien et Pie X s’entêta jusqu’à provoquer l’incident diplomatique qui précipita la rupture définitive entre les deux états. Le motif ? Un voyage à Rome du Président Loubet, en avril 1904, qui avait pour but une visite au roi Victor Emmanuel III. Le Saint Siège s'en offensa vivement et envoya une lettre de protestation au gouvernement français qui, jugeant cette ingérence de Rome tout à fait intolérable, rappela son ambassadeur le 27 mai 1904.

La rupture fut consommée quand Rome rappella pour consultation deux « turbulents » évêques français sans passer par le Ministère des Cultes. Cet acte fut reçu comme une violation des droits concordaires et trois jours après le rappel de l’ambassadeur, le gouvernement français prit la décision de mettre fin aux relations officielles avec le Vatican. Cet incident poussa Jaurès à écrire dans la Dépêche du 15 août 1904 : « Il est temps que ce grand mais obsédant problème des rapports de l’Eglise et de l’Etat soit enfin résolu pour que la démocratie puisse se donner toute entière à l’œuvre immense et difficile de réforme sociale et de solidarité humaine que le prolétariat exige (…). Il faut que la séparation soit votée des les premiers mois de 1905 ».

Il sera écouté en partie ; la loi, comme nous l’avons vu, sera promulguée le 9 décembre 1905 et publiée au Journal Officiel le 11. Bien qu’applicable dans toute son intégralité l’année suivante, la bataille pour la laïcité était gagnée.

Après la séparation
C’est à son corps défendant, on s’en doute, et non sans avoir âprement lutté contre la volonté laïque d’une société en pleine modernisation, que le Vatican pliera l’échine et acceptera officiellement la nouvelle philosophie : « On ne doit jamais confondre la religion avec l’Etat. La religion est la société de l’homme avec Dieu ; l’état est la société des hommes entre eux. Or, pour s’unir entre eux, les hommes n’ont besoin ni de révélation, ni de secours surnaturels ; il leur suffit de consulter leurs intérêts, leurs affections, leurs forces, leurs divers rapports avec leur semblables ; ils n’ont besoin que d’eux mêmes.» [Jean Etienne-Marie Portalis (1746 – 1807). Homme politique et philosophe. Participa à la rédaction du Code Napoléon et du Concordat. Ministre des Cultes en 1804.]

Mais le pape Pie X qui ne s'avouait toujours pas vaincu entraîna les forces vives du catholicisme français vers la mobilisation générale avec l’affaire des Inventaires des biens ecclésiastiques sur le territoire français.

Une série d’incidents provoqués par des ultras qui s’opposaient aux autorités chargées de faire l’inventaire des biens des églises de France, furent repris et montés en épingle par la presse catholique. La Libre Parole de Drumont, l’Autorité de la famille Cassagnac, la Vérité Française, la Croix, etc., secondés par les anciens congréganistes, une bonne partie du clergé et ses branches ultramontanistes se livrèrent à une campagne d’agitation dans les régions traditionnellement gagnées au fondamentalisme catholique. Se joignirent à eux l’extrême droite, la monarchie contre-révolutionnaire et les nationalistes. Le pape Pie X en profita, le 11 février 1906, pour publier sa réponse à la loi de décembre par l’encyclique Vehementer nos qui, condamnant la Séparation, invitait non sans ambiguïtés sur les moyens à employer, les catholiques français à l’unité.

Mais l’ensemble des élites du catholicisme acceptera les termes de la loi de
décembre et se détournera de la minorité intransigeante qui se manifesta parfois de façon assez violente. Une note ministérielle du 31 mai 1906 chargée du bilan des inventaires fera état de 63.219 opérations effectuées dans le calme, voire dans l’indifférence la plus totale. Les 4.791 restantes ne connurent pas plus d’agitation.

La France, nous venons de le voir, prit dans l’ensemble la chose avec une indifférence qui surprit et qui corrobora, cependant, les rumeurs de déchristanisation des populations que les anticléricaux avaient propagées, croyait-on, un peu trop légèrement.

L’Eglise catholique essaya cependant de garder son emprise spirituelle sur de vastes pans de la société française et ne céda du terrain qu’après de très âpres luttes dont les dernières convulsions commencèrent de disparaître après la seconde guerre mondiale. Le Concile Vatican II (1964-1965) sera en quelque sorte le résultat de cette dernière période de lutte, marquée par un autoritarisme absurde et anachronique. Ce ras-le-bol de l’Eglise prendra toute sa signification à partir de 1968, dans une société en bouleversement, ouverte au modernisme, au progressisme et à la pluralité des cultes. Une pluralité qui, sur le chemin des conquêtes sociales, retrouva un Vatican furieusement anticommuniste et enclin à fréquenter voire à assister les plus sanguinaires dictatures d’extrême-droite de l’hémisphère sud.


Londres, le 7 décembre 2003

La vérité sur Ali Agça - (Information)

L’étape de Jean Paul II à la tête de l’Eglise catholique a été symbolisée par une lutte acharnée contre le communisme, une lutte qui contribua fortement à sa chute entre 1989 et 1991. Cette analyse réductrice a l’avantage de laisser sur le carreau la religion orthodoxe qui pourtant fut la première touchée par la révolution bolchévique de 1917 et qui, pendant la dictature soviétique, fut impitoyablement réprimée. Aujourd’hui encore, le patriarche orthodoxe de Moscou, Alexis II, dont l’état de santé est aussi alarmant que celui de son homologue catholique, ne lui pardonne pas d’avoir envoyé des prêtres et des missionnaires catholiques, Polonais pour la plupart, sur les terres de Russie depuis la chute du mur . Il lui reproche aussi ses nombreux voyages dans les pays orthodoxes qui entourent la Russie (Roumanie, Ukraine, Arménie, Kazakhstan, Bulgarie). Il est vrai que le Vatican a toujours jeté un regard concupiscent sur ces immenses territoires qui s’étendent à l’Est et, ce rêve impérialiste a eu l’avantage d’être dans la ligne idéologique des vainqueurs de la seconde guerre mondiale.

Cette autre opération « Barberousse » déclenchée à partir de 1945 par les Alliés n’aura pas eu la fulgurance de la première mais à la différence de celle-ci, aura connu un succès certain après 35 ans de lutte. Les divisions blindées et les millions d’hommes firent la place au formidable rouleau compresseur de la propagande du monde capitaliste. Le Vatican n’était qu’un acteur modeste de cette nouvelle guerre bien que son rôle soit aujourd’hui présenté comme « majeur ». Les causes de cette disproportion dans l’analyse feront l’objet d’une réflexion ultérieure.

Nous nous proposons, dans le texte suivant, d’analyser succintement un des aspects de la propagande de la guerre froide mise au service de la lutte du catholicisme contre le communisme. Nous voulons parler de l’affaire Mehmet Ali Agça.

Révolutionnaire ou déséquilibré?
Le 13 mai 1981, Mehmet Ali Agça tenta d’assassiner le pape Jean Paul II sur la place Saint Pierre. Ce jeune turc, né le 9 janvier 1958 à Yesiltepe, une ville de la province de Malatya, située aux confins du Kurdistan, était un militant d’extrême droite, très étroitement lié au groupe « Les loups gris », proche du Parti Action Nationaliste Turc. Après son arrestation, il déclara avoir agit au nom du Front Populaire de Libération de la Palestine.

Les informations occidentales révélèrent les jours suivants que Ali Agça était en réalité un criminel, emprisonné en Turquie pour l’assassinat de M. Abdi Ipeci (1 février 1979), journaliste et rédacteur en chef du quotidien libéral turc Milliyet. Il s’était échappé quelques mois après son emprisonnement de la prison de Haute Sécurité de Kartal où il purgeait sa peine.

L’énorme commotion internationale causée par la tentative d’assassinat de Jean Paul II se cristalisait autour d’une question primordiale dont la nouveauté effarait : pourquoi assassiner le pape? A qui pouvait bien profiter un tel crime ? Comme le font remarquer Noam Chomsky et Edward S. Herman, cet attentat « arriva à un moment où d’importants intérêts occidentaux cherchaient la façon de mettre en rapport l’Union Soviétique et le terrorisme international ».

La « connection bulgare »
Cet événement exceptionnel dans l’histoire va, en quelques heures, dépasser le « sensationnel » médiatique de circonstance pour devenir, avec l’aide du Vatican et des très dissuasifs « intérêts occidentaux », mis en cause par Chomsky et Edwards, une des plus formidables machines de propagande de l’ère de la communication moderne. Le terroriste Agça, enfermé dans une prison italienne, va alors faire l’objets de « pressions » colossales qui (elles ne seront révélées à l’opinion publique que quelques années plus tard), le conduiront à faire de faux témoignages qui serviront directement les théories américaines du « complot communiste international » dont l’une des nombreuses ramifications était la fameuse « connection bulgare ».

Six jours après l’attentat, le SISMI, le service secret italien, mit en circualtion un document qui certifiait que M. Agça avait été entraîné en Union Soviétique. Plus tard, il fut démontré que cette information avait été inventée par le SISMI ou l’une de ses sources . A l’époque, le SISMI était dirigé par le général Guiseppe Santovito, accusé quelques mois plus tard d’appartenir à la loge massonique d’extrême droite Propaganda due (P2) .

Entre cette publication des services secrets italiens et le mois de novembre 1982, soit dix-sept mois plus tard, Ali Agça ne dira pas un mot sur les raisons de son geste et la conspiration bulgare divulguée par la presse américaines dont il était pourtant accusé d’être l’une des pièces fondamentales.

Le premier organe de presse à faire écho de cette conspiration internationale fut le Reader’s Digest, -connu aussi pour ses très étroites relations avec la CIA-, qui demanda à M. Paul Henze et Mme Claire Sterling de réaliser une investigation sur le thème. Le résultat fut un article publié par Mme Sterling en septembre 1982, intitulé : « Plot to kill the pope » , où il fut pour la première fois question de la fameuse « connection bulgare ». Les idées fondamentales de ce texte furent reprisent quelques jours plus tard (le 21 septembre 1982) dans un programme de télévision diffusé par la NBC, « The man who shot the pope – A study in terrorism » et présenté par M. Marvin Kalb . Le contenu de ces travaux révélaient que M Ali Agça était en fait un agent du KGB bulgare, véritable instigateur de l’assassinat frustré contre le pape à qui l’Union Soviétique imputait les événements insurrectionnels en Pologne et duquel elle entendait se venger. Selon le même article, l’URSS cherchait aussi à impliquer la Turquie pour destabiliser l’OTAN.

Newsweek, le Times, le New York Times, le Wall Street Journal, le Christian Science Monitor, la chaîne de télélvision NBC et le programme CBS news aceptèrent sans contempler de points de vue alternatifs cette théorie qui ensuite fut adoptée par la majorité des salles de rédaction du monde occidental. Les médias dominants défendirent farouchement cette théorie pendant 4 ans, jusqu’au jugement définitif de Agça et du complot, à Rome en 1986, où il fut prouvé que les bases de cette « conspiration » étaient absurdes voire farfelues. Le mea culpa de ces masses médias qui, jusqu’alors ne s’étaient guère posés de questions, fut, on s‘en doute, plutôt discret, voire inexistant.

Un séjour en prison plein d’irrégularités

Plusieurs événements frappants dans cette affaire montrent à quel point le vide fut fait autour de Agça pour le conduire à signer les déclarations qui, en novembre 1982, confirmeront les dires de la théorie américaine de la conspiration soviétique lancée par Mme Sterling et de la NBC.

Ces pressions avaient duré 17 mois pendant lesquels, il avait –tout sera découvert et prouvé par la suite- eu à faire face à plusieurs manœuvres d’intimidations. Tout d’abord, le 11 décembre 1981, il fut interrogé pendant cinq heures par les agents du SISMI qui cherchaient à le mettre en rapport avec les réseaux du « terrorisme international ». Le juge Martella chargé de l’affaire, reconnut dans son rapport d’enquête, qu’une réduction de peine avait été offerte à Agça si celui-ci acceptait de « coopérer ».

Plus troublantes encores furent ces déclarations d’une équipe du Sunday Times londonien qui publia le 26 mai 1983 une enquête mentionnant que les services secrets italiens « avaient rendu visite à Agça et l’avertirent qu’une fois terminée sa réclusion, les autorités ne pourraient plus garantir sa sécurité ».

Un autre journaliste, Orsen Oymen , expliqua que le prêtre de la prison, le père Mariano Santini, avait ménacé de mort et fait pression sur Agça. Celui-ci, d’ailleurs, aurait envoyé, le 24 septembre 1982, une lettre de protestion au Saint Père dans laquelle il n’hésitait pas à parler de menace contre son intégrité exercées par un émissaire du Saint Siège.

Il y eut aussi ce témoignage de Giovani Pandico, un mafieux repentis qui révéla lors de son procès que Agça avait directement été menacé, persuadé et « entraîné » par le père Santini et Raffaelle Cutolo, chef de la mafia d’alors, enfermé avec Agça, dans la prison de Ascoli Piceno, pour qu’il implique les Bulgares, M. Antonov et M. Vassilev dans la conspiration du KGB.

Toutes ces irrégularités sur le lieu de détention d’Agça ne furent jamais communiquées par les médias, et quand ce fut le cas, dans des journaux italiens, européens dissidents et parfois même dans des journaux américains, elles furent systématiquement minimisées et, évidemment, ne firent jamais l’objet de déclarations télévisées.

Et que dire, le fait est aggravant, du silence général qui suivit la rétractation de Agça sur les Bulgares, le 28 juin 1983, sept mois après les avoir impliqué ? Comment expliquer que les moyens de communication n’en aient parlé qu’un an après, c’est-à-dire en 1984? Et comment interpréter le fait qu’ils n’aient absolument pas revu le bien fondé de cette « machination terroriste internationale» après avoir pris connaissance de cette rétractation pour le moins troublante?

On peut mieux comprendre, dans ce contexte, le malaise des moyens de communication lorsque survint le jugement de Rome en mars 1986 qui devait décider de la non existence d’un complot contre le pape. Outre le fait d’avoir avoué être le Christ, Agça, présenté comme un schizophrène paranoïaque par son avocat et certains psychiatres, fut dans l’impossibilité totale de prouver son implication avec les Bulgares et d’apporter des preuves de l’existence du complot (argent, archives, connections, etc.) dont jamais personne d’ailleurs n’avait pu trouver une seule piste. Il fut par contre révélé que les services secrets ouest allemands avaient tenté de soudoyer le chef des « loups gris », M. Oral Celik, pour qu’il corrobore les déclarations de Agça sur la « connection bulgare ».

Après le jugement
L’extraordinaire dérive de la presse occidentale dans le cas Agça, le rôle sibyllin du Vatican, ses efforts répétés pour impliquer une mystérieuse filière bulgares aux ordres du KGB et donner corps à une conspiration internationale inventée de toutes pièces par la CIA, ont, dans l’ensemble, fait depuis l’objet d’un assez mince effort de recherche. Cette presse Occidentale, on comprend mieux pourquoi aujourd’hui, n’a jamais fait l’effort de revenir en arrière pour revoir plus méthodiquement les accusations qu’elle avait lancées sans aucun fondement, faisant ainsi preuve d’une irresponsabilité redoublée à l’endroit des populations du monde libre !

Le tribunal romain chargé de l’affaire condamna Ali Agça à 26 ans de réclusion. Le 20 février 1987, le pape reçut la mère et le frère de Agça qui lui demandèrent d’intercéder pour sa grâce auprès du gouvernement. Le Saint Père, dans un geste de mansuétude, pardonna officiellement à l’homme qui avait tenté de l’assassiner et se montra plutôt enclin à travailler à sa libération .

La bonne conduite de Agca en prison lui permettra de bénéficier de remises de peine successives à partir de 1989. Le 25 mai de cette année, il voit sa peine réduite de 720 jours. Le 9 janvier 1994, ont lui enlève 450 autres jours et le 18 décembre 1995, 180 jours. L’année suivante, il demandera à être gracié.

Et c’est finalement le 13 juin 2000 que le président italien, Carlos Azeglio Ciampi l’acquite. Le lendemain, il est extradé en Turquie où il est incarcéré à vie pour le meurtre (1979) du journaliste Abdu Ipekci.

A partir de cet date, Mehmet Ali Agça sort pratiquement de l’Histoire et semble disparaître pour toujours dans les sombres prisons turques. Un an après son incarcération, on apprendra que sa peine sera réduite à 10 ans de réclusion.

Peu après les attentats du 11 septembre contre le World Trade Center, Agca fera reparler de lui en offrant aux services secrets turcs de capturer bin Laden. Son plan ? Infiltrer le réseau de Al Qaeda. « America delivered Abullah Ocalan to us as a gift. If you free me, I will give bin Laden to America as a gift » …

Le pathétisme, voire le ridicule d’un tel appel eut paradoxalement quelques répercussions en Turquie où une loi d’amnistie fut proposée pour Agça l’année suivante. Mais le 27 avril 2002, le président Ahmet Necdet Sezer mit fin à cette affaire qui avait agité les milieux internationaux du journalisme et des droits de l’homme, en mettant son veto à la loi d’amnistie en question. Depuis le début 2003, une autre rumeur révèle que Agca serait libérable d’ici à 2005.

Quoi qu’il en soit et bien au-delà de la misérable carrure de l’homme, que l’histoire rappelera comme un maniaque et un illuminé, sa vie et son geste auront servi à l’une des plus grandes opérations de propagande et d’intoxication de tous les temps. Une opération qui, hélas, est de ridicule proportion si on la compare à celle de la guerre d’Irak dont on peut situer le début quelques semaines après les attentats contre le World Trade Center. Une campagne de propagande qui, cette fois, est responsable de la morts de dizaines de milliers de personnes et qui a irrémédiablement changé la face du monde !

Tout comme dans l’affaire Agça (et tant d’autres depuis), l’opinion publique n’est réellement informée que des semaines après les événements minutieusement orchestrés par les puissances occidentales. Cette stratégie, dénoncée ouvertement pour la premiere fois par des militaires de l’OTAN pendant la guerre du Kosovo, est désormais la règle dans les démocraties occidentales et le plus troublant dans cette nouvelle vision de la liberté d’expression est que la grande majorité des médias sont complices de cette spoliation des droits fondamentaux des citoyens.